08/01/2020

Interview des présidents du SNSP dans News Tank Culture “Nous demandons un MC fort face à des collectivités de plus en plus puissantes”

News Tank Culture a publié le 18 décembre 2019, une interview de Cécile Le Vaguerèse Marie et Frédéric Maurin, présidents du SNSP.
Cette interview est reproduite ci-dessous avec l’aimable autorisation de News Tank Culture.
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« Les collectivités souhaitent prendre en charge de nouvelles compétences sur la base de l’expérimentation et de la différenciation. Si la compétence culturelle devenait une compétence entièrement dévolue aux Régions, on glisserait alors vers un néo-fédéralisme, avec le risque majeur de créer une réelle iniquité territoriale en contradiction totale avec notre pacte républicain. Dans le même temps, le ministère de la Culture s’est engagé dans une politique d’État consistant à renforcer l’outil de déconcentration que sont les DRAC. C’est très paradoxal… », déclare Frédéric Maurin, président du SNSP avec Cécile Le Vaguerèse-Marie, dans un entretien à News Tank le 18/12/2019. « Ce que nous demandons aujourd’hui, c’est un renforcement des moyens de l’État et un ministère de la Culture fort en face de collectivités territoriales, et notamment de Régions, de plus en plus puissantes. Si l’on perd cet État fort, on va affaiblir les projets et laisser de plus en plus la place aux opérateurs du divertissement commercial », poursuit-il.

Frédéric Maurin, directeur de l’Hectare – Scène conventionnée pour la marionnette et le théâtre d’objet de Vendôme (Loir-et-Cher), et Cécile Le Vaguerèse-Marie, directrice du Théâtre-Cinéma Paul Éluard de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne), Scène conventionnée pour la diversité linguistique, ont succédé à Michel Lefeivre à la présidence du SNSP en mai 2019. Leur priorité est « la défense du service public de la culture porteur d’émancipation citoyenne, de construction de l’esprit critique et d’éducation au sensible ». 

« Nous continuons d’observer la main mise sur certains équipements de spectacle par le secteur marchand. Parfois, les élus confient la direction de théâtres à des opérateurs privés dans le cadre de délégation de service public. Or ces DSP ont un objectif commercial et non une gestion désintéressée. Je pense que ce phénomène s’essouffle car ces opérateurs privés ne trouvent pas le modèle économique qui fonctionne », indique encore Frédéric Maurin. « C’est sans doute plus compliqué pour une entreprise commerciale qui, avec un catalogue de spectacles et d’artistes restreint, est vite limitée pour construire une programmation en renouvelant les artistes chaque année. Les scènes publiques recherchent en permanence les nouveaux talents qui font bouger les lignes artistiques. Ce sont elles qui ont les moyens et l’expertise pour faire ce travail de repérage nécessaire. L’État paraît de plus en plus attentif à ce qu’il se passe dans le réseau des scènes publiques », ajoute pour sa part Cécile Le Vaguerèse-Marie.

Défense du service public de la culture comme priorité du SNSP, budget de la mission Culture pour 2020, Pass Culture, regard sur la future direction du MC spécifique à l’émancipation, à la transmission et à toutes les politiques d’accès à l’art et à la culture, échéance des élections municipales, choix d’élus de confier la gestion d’équipements à des opérateurs privés dans le cadre de DSP, différenciation, décentralisation et déconcentration, gouvernance du CNM, Frédéric Maurin et Céclie Le Vaguerèse-Marie répondent aux questions de News Tank.

Vous avez pris la présidence du SNSP en mai 2019. Quelles sont les priorités de votre mandat ? Quels chantiers souhaitez-vous poursuivre et/ou ouvrir ?

Frédéric Maurin : Notre priorité est la défense du service public de la culture porteur d’émancipation citoyenne, de construction de l’esprit critique et d’éducation au sensible. Alors que l’on pensait ces valeurs acquises, on s’aperçoit qu’elles sont aujourd’hui malheureusement bien souvent mises à mal…

Quelles sont les menaces qui pèsent sur le service public de la culture ?

Cécile Le Vaguerèse-Marie : Le service public de la culture est menacé par la préférence donnée aux projets évènementiels et peu structurants. Il est important de faire ce distinguo entre les deux. C’est un vrai danger parce que les liens entre les responsables d’équipements culturels et les élus se sont distendus et sans une communication, nos démarches ne peuvent pas être comprises. Cela nous inquiète beaucoup. Il est évident que certains élus sont peu intéressés par la démarche culturelle et, parfois même, ne sont pas pleinement conscients de ce que représente le service public de la culture dans notre histoire. Nous sommes à un moment charnière où il est nécessaire de se reposer des questions fondamentales : Pourquoi a-t-on créé le ministère de la Culture ? Quel rôle doit-il avoir aujourd’hui face aux GAFA, aux groupes ? A-t-on envie de sacrifier la construction de l’esprit critique au profit d’une certaine uniformisation des esprits ?

F.M : Une politique en faveur des arts et de la culture se fait évidemment dans le cadre d’une vision désintéressée, d’un service rendu à une population. On ne voudrait pas à terme que les collectivités territoriales considèrent leurs équipements de spectacle vivant uniquement comme des leviers de l’attractivité et du développement territorial. Des signaux forts vont malheureusement dans ce sens. Le Pass Culture par exemple. Tel qu’il est mis en œuvre, il opère une rupture radicale de la politique de la culture car il abonde dans le sens des grands groupes commerciaux.

Justement, les premiers résultats de la phase d’expérimentation du Pass Culture montrent que le livre arrive en tête avec 45 % de réservation, suivi des festivals de musique et concerts et, enfin, des biens physiques et numériques dans la musique (CD, vinyle, abonnement Deezer). 

C.L.V : On doutait de l’efficacité de ce Pass Culture qui inverse les termes de la politique de l’offre et de la demande et qui positionne les acteurs du service public de la culture dans une concurrence avec les grands groupes commerciaux et les industries culturelles de loisirs. Aujourd’hui, force est de constater que nos doutes étaient légitimes. Le troisième bénéficiaire du Pass Culture est Deezer, dont on ne peut pas dire qu’il relève du service public.

Notre position n’est certainement pas celle de conservateurs opposés au progrès. Au contraire. Nous sommes tous en train de réfléchir à nos pratiques, de repenser la relation à nos publics, à la façon de réaménager nos lieux. Je pense par exemple à la Scène nationale de Chambéry qui expérimente la cohabitation avec un tiers-lieu dans son bâtiment rénové. Pourquoi pas, c’est très bien que l’on réaménage des lieux comme ceux-ci. Mais il me semble que l’on réinvente ce qu’étaient avant les maisons pour tous et les MJC qui permettaient de créer du lien, en particulier dans les territoires ruraux. Tous ces lieux ont disparu les uns après les autres au cours des derniers mandats présidentiels. Aujourd’hui, les temples où l’on peut se retrouver sont les grandes surfaces et les galeries commerciales…

Le ministère de la Culture a annoncé en juin dernier un nouvel accompagnement de ces tiers lieux, en lien notamment avec la future direction spécifique à l’émancipation, à la transmission et à toutes les politiques d’accès à l’art et à la culture. Qu’en pensez-vous ?

F.M : Nous sommes évidemment favorables à travailler sur la mise en œuvre de tiers-lieux à condition que les obligations légales soient respectées (droit du travail, sécurité, etc…). Nous ne sommes pas du tout dans la position d’une culture institutionnelle qui serait opposée à une culture émanant des citoyens. Elles sont complémentaires et s’accompagnent mutuellement. Nous sommes persuadés qu’il nous faut travailler en coopération, au regard d’ailleurs de ce que sont les droits culturels. Nous sommes prêts à réfléchir et à coopérer sur tous les espaces dont les citoyens ont besoin.

C.L.V : La mise en œuvre de tiers-lieux doit émaner des citoyens et pas d’une injonction des pouvoirs publics. Comment la puissance publique, devant des projets citoyens, va décréter une pertinence pour accompagner tel projet plutôt qu’un autre ? Si un désir naît à un endroit, il faut qu’il soit concerté et réfléchi avec les acteurs locaux, les collectivités territoriales et l’État pour réguler les choses. Il ne faut pas que l’enveloppe prévue pour l’accompagnement des tiers-lieux soit un effet d’aubaine pour accepter tout et n’importe quoi. C’est à ce niveau que l’on a besoin de co-construction politique et de la réactivité des instances politiques et administratives.

Nous avons par ailleurs des réserves quant à l’enveloppe dédiée, de 150 000 euros sur trois ans. Que fait-on au bout de ses trois ans ?

F.M : Nous restons très vigilants sur cette nouvelle direction centrale qui doit être mise en place à budget constant. À ce stade, le ministère n’a organisé aucune concertation avec les organisations professionnelles. Nous sommes inquiets quant à la possibilité d’un glissement des moyens du programme 224 « Transmission des savoirs et démocratisation de la Culture », déjà malmené dans le budget de la mission Culture, vers cette nouvelle direction. Les politiques des arts et de la culture bougent en permanence. À l’administration et aux institutions de déployer des moyens financiers et humains pour pouvoir faire évoluer et progresser ces politiques publiques.

Le budget de la mission Culture dans le PLF 2019 est de 2,938 milliards d’euros (stable par rapport à 2018). Quel est votre regard sur ce budget ?

F.M : Nous sommes déçus, comme depuis des années. La culture ne représente toujours qu’un faible pourcentage du budget de l’État. Et dans ce budget, ce sont les projets présidentiels descendants, à savoir le Pass Culture, les Micro-Folies et Villers-Cotterêts, qui prennent le pas sur tout le reste…

À quelques mois des élections municipales, comment appréhendez-vous cette échéance électorale ? Parle-t-on assez de culture selon vous ?

C.L.V. : La culture est absente du débat. Comme elle l’a été lors des dernières élections européennes, mais aussi, plus récemment lors de la création de l’agence nationale pour la cohésion des territoires. C’est assez inquiétant d’autant plus que de plus en plus d’élus pensent la culture comme un levier de l’attractivité et du développement du territoire. Souvent, les élus affichent le remplissage de leurs équipements et ils plaident dans certains cas en faveur d’une offre de spectacles « grand public » avec des têtes d’affiche. Ils ne sont pas toujours d’accord avec les choix des directeurs ou programmateurs de lieux. Il est pourtant essentiel de garantir la diversité et l’émergence des nouveaux talents.

La présence des opérateurs privés dans le spectacle vivant est-elle aujourd’hui plus forte ?

F.M. : Je ne dirais pas qu’elle est plus forte mais nous continuons d’observer la main mise sur certains équipements de spectacle par le secteur marchand. Parfois, les élus confient la direction de théâtres à des opérateurs privés dans le cadre de délégation de service public. Or ces DSP ont un objectif commercial et et non une gestion désintéressée. C’est le cas à Saint-Malo où la société de production de Jean-Marc Dumontet y exploite le théâtre municipal. Je pense que ce phénomène s’essouffle car ces opérateurs privés ne trouvent pas le modèle économique qui fonctionne.

C.L.V. : Renouveler sa programmation chaque année est un vrai défi. C’est sans doute plus compliqué pour une entreprise commerciale qui, avec un catalogue de spectacles et d’artistes restreint, est vite limitée pour construire une programmation en renouvelant les artistes chaque année. Les scènes publiques recherchent en permanence les nouveaux talents qui font bouger les lignes artistiques. À ce titre, elles sont des lieux expérimentaux de la création. Ce sont elles qui ont les moyens et l’expertise pour faire ce travail de repérage nécessaire. L’État paraît de plus en plus attentif à ce qu’il se passe dans le réseau des scènes publiques.

En 2018, le SNSP faisait part de ses inquiétudes quant au risque d’un nouvel acte de la décentralisation sans un « État fort ». Vos inquiétudes sont-elles encore justifiées aujourd’hui ?

F.M. : Lors du dernier congrès de l’ADF en 2018, Territoires Unis – qui réunit l’ADF, l’AMF et Régions de France – a lancé un appel en faveur d’un acte III de la décentralisation. Les collectivités souhaitent prendre en charge de nouvelles compétences sur la base de l’expérimentation et de la différenciation. Nous craignons une décentralisation des capacités d’intervention de l’État en matière d’art et de culture et donc la fin de l’équité territoriale et d’un accès égal de la population aux œuvres. Cela serait impensable et inenvisageable en matière d’éducation : comment expliquer qu’un jeune de Marseille n’ait pas le même programme d’enseignement qu’un jeune de Calais ?

Si la compétence culturelle devenait une compétence entièrement dévolue aux Régions, on glisserait alors vers un néo-fédéralisme, avec le risque majeur de créer une réelle iniquité territoriale en contradiction totale avec notre pacte républicain. Dans le même temps, le ministère de la Culture s’est engagé dans une politique d’Etat consistant à renforcer l’outil de déconcentration que sont les DRAC. C’est très paradoxal…

C.L.V. : L’État est un arbitre incontournable des décisions en matière culturelle. Si ces décisions reviennent demain à la charge des Régions, alors l’équité régionale n’existera plus. Si la France a rayonné dans le monde par la qualité de ses œuvres, c’est aussi parce que nous avons posé un niveau d’exigence et d’expertise national.

F.M. : Ce que nous demandons aujourd’hui, c’est un renforcement des moyens de l’État et un ministère de la Culture fort en face de collectivités territoriales, et notamment de Régions, de plus en plus puissantes. On le dit d’autant plus sereinement que le SNSP est un syndicat qui défend majoritairement les intérêts de structures soutenues par les collectivités. Ce qu’ont fait les collectivités territoriales en faveur des arts et de la culture est remarquable. Mais cela a été possible grâce au levier de l’État, à cette capacité qu’a l’État d’élever le niveau d’exigence et de faire monter les collectivités à un niveau supérieur d’engagements financiers et en ingénierie. Si l’on perd cet État fort, on va affaiblir les projets et laisser de plus en plus la place aux opérateurs du divertissement commercial.

Jean-Philippe Thiellay vient d’être nommé à la présidence du CNM qui prendra place au 01/01/2020. Lors de ces deux dernières années vous avez, dans le cadre de l’USEP-SV, à plusieurs reprises alerté sur la gouvernance, les moyens et la mise en œuvre des missions de l’établissement. À quelques semaines de sa mise en œuvre effective, êtes-vous rassurés sur ces points ?

Notre réserve importante concerne la gouvernance du CNM. À ce stade, il est question que seuls les OGC, certaines organisations professionnelles et des associations siègent au conseil d’administration. Toutes les organisations professionnelles des secteurs privé et subventionné doivent pourtant y être représentées. Il nous semble par ailleurs que la place de l’État et des collectivités territoriales, pourtant nécessaire pour assurer une neutralité des décisions, y est insuffisante. Nous militons depuis le début des discussions pour que les élus de la représentation nationale soient présents dans ce CA.

Nous resterons donc vigilants lors de la rédaction du décret de constitution du CA et du conseil professionnel et de l’arrêté nommant leurs membres.