27/04/2020

Interview des Présidents du SNSP dans la Gazette des Communes : “Déconfinement : N’abandonnez pas le service public de la culture !”

La Gazette a publié le 24 avril 2020, une interview de Cécile Le Vaguerèse Marie et Frédéric Maurin, présidents du SNSP.

Cette interview accessible aux abonnés est reproduite ci-dessous avec l’aimable autorisation de la Gazette des Communes.

“Déconfinement : n’abandonnez pas le service public de la culture !”

Publié le 24/04/2020 • Par Hélène Girard

Paralysé depuis le début du confinement, le spectacle vivant attend avec impatience la réouverture des équipements culturels. Mais aussi avec inquiétude. Entretien avec Cécile Le Vaguerèse Marie et Frédéric Maurin, co-présidents du Syndicat national des scènes publiques (SNSP).

Traditionnellement, le Festival d’Avignon a une fonction de place de marché pour les responsables de scènes. Quel sera pour eux l’impact de son annulation ?

Cécile Le Vaguerèse Marie : Pour les professionnels qui, comme moi, sont en Ile-de-France (1), Avignon n’est pas vraiment déterminant pour la découverte de spectacles et d’artistes. Car, nous avons beaucoup d’occasions de voir des spectacles tout au long de la saison.

En revanche, l’annulation du Festival d’Avignon va nous priver des rencontres professionnelles qui se déroulent parallèlement. Cela va nous manquer, comme les échanges et la réflexion avec les élus rencontrés sur place.

Frédéric Maurin : Pour les professionnels en région (2), c’est différent. Les plus touchés seront les directeurs de petites et moyennes structures, car ils font les trois quarts de leur programmation en se payant dix jours de festival « off » d’Avignon. Ils engrangent ainsi un réservoir d’œuvres à programmer. Cette situation tient au fait qu’ils travaillent dans des structures en régie publique, qui ne leur paient pas le déplacement et ne leur dégagent pas d’horaires pour aller voir des spectacles en cours d’année. C’est souvent le cas dans les villes jusqu’à 10 ou 15 000 habitants.

Pour ce qui est des directeurs de scènes labellisées et conventionnées, c’est surtout le « in » qui va leur manquer. Car, outre le fait qu’il s’agit d’œuvres qu’ils pourront éventuellement accueillir, le « in » constitue pour eux un moment de formation continue : il est indispensable de s’imprégner des courants esthétiques actuels, et des propos politiques, sociétaux, philosophiques portés par les auteurs. De plus, c’est une fenêtre sur l’international. Et puis, c’est vrai, il y a toutes ces rencontres professionnelles formelles et informelles, qui font sens dans notre métier et constituent une émulation collective, et dont nous allons être privées.

CLM : L’impact sera également fort pour l’exposition des compagnies que les régions promeuvent au festival d’Avignon : pour ces équipes artistiques c’est un espace de visibilité.

Comment voyez-vous la rentrée de l’automne ?

CLM : D’abord, nous ne savons pas quand nous pourrons retourner dans nos équipements. Lorsque cela sera possible, la question du public sera prioritaire. Il faudra aussi rassembler nos équipes, qui ne se seront pas vues pendant plusieurs mois.

A mon avis, le public sera saturé par les écrans. Il voudra retrouver du vivant, refaire l’expérience du lien social, de se sentir dans le cercle des vivants. Or nos lieux sont des endroits où l’on vit cela.

FM : A la rentrée, le spectacle ne sera sans doute pas la priorité de nos publics. Certains verront leur pouvoir d’achat amputé ; d’autre auront malheureusement perdu leur emploi. Il faudra aussi compter avec tous ceux qui auront découvert d’autres modes de vie, d’autres pratiques culturelles, notamment sur écran. Il y a beaucoup d’interrogations sur l’impact du confinement, tant sur le plan culturel qu’économique.

Nos « afficionados » reviendront, cela ne fait pas de doute. Mais en ce qui concerne ceux qui fréquentent nos équipements de façon irrégulière, nous ne savons pas trop. Pour que le public revienne en nombre, nous devrons continuer d’inscrire les arts et la culture dans les politiques publiques comme une mission essentielle au pacte républicain. C’est ainsi que nos équipements pourront être l’un des moteurs de la relance de la culture.

Il y aura bien sûr besoin d’injecter de l’argent dans notre secteur, mais nous aurons aussi besoin que nos élus considèrent les pratiques culturelles comme quelque chose de fondamental. Nous leur disons « n’abandonnez pas le service public des arts et de la culture, car il est constitutif du redressement du pays qu’il va falloir opérer ! »

Sentez-vous les élus attentifs aux besoins des acteurs culturels ?

FM : Les élus ont d’abord prôné la solidarité avec les acteurs culturels. Mais, dans un deuxième temps, des DGS et DGA ont pris la main pour appeler les directeurs de scène à la prudence dans leurs prévisions budgétaires de la saison 2020-2021, leur laissant entendre qu’il y aura des baisses de crédits.

Ce coup de frein, que nous envisagions pour le prochain budget, arrivera dès le dernier trimestre de 2020, ce qui aura un impact sur notre début de saison 2021. Cela nous pose un gros problème, étant donné que, pour beaucoup d’entre nous, notre prochaine saison est quasiment, voire totalement engagée.

Que demandez-vous pour la culture ?

FM : Nous avons conscience que le budget 2021 de la Nation et ceux des collectivités ne seront pas ceux de 2020. Dans ce contexte, nous craignons que la culture devienne plus que jamais une variable d’ajustement. Nous voulons nous inscrire dans la solidarité nationale. Nous savons que dans notre secteur, il y a aura des efforts à faire collectivement. Mais, nous devrons les faire au même niveau que les autres secteurs, ni plus ni moins.

Cet effort devra faire l’objet d’un dialogue entre les collectivités et les professionnels. Il ne s’agit pas que le renouvellement des élus, doublé de la crise sanitaire, soit l’occasion de liquider des projets culturels exigeants au bénéfice du divertissement commercial.

Avez-vous pu chiffrer les pertes financières dans le secteur public du spectacle vivant ?

CLM : Non, c’est beaucoup trop tôt. L’Usep-SV [Union syndicale des employeurs du secteur public du spectacle vivant (3) ndlr] a réalisé en lien avec le ministère de la Culture un questionnaire pour procéder à cette évaluation. Il a été mis en ligne le 10 avril.

L’exercice est compliqué, car nous ne savons pas combien de temps nos établissements vont rester fermés. Le questionnaire porte donc sur la temporalité d’un mois. Ce qui nous donnera déjà une image préalable de l’ampleur des pertes, en recettes de billetterie, en cessions artistiques etc.

Ces données sont déterminantes pour l’accès au fonds de soutien de l’Etat et aux dispositifs d’aide des régions. Il faut bien évidemment que la notion de déficit apparaisse dans les comptes des équipements.

FM : Il ne faudrait pas qu’il y ait un effet d’aubaine au bénéfice de certains équipements, alors que leur marge d’exploitation est supérieure à celle de l’an passé. En fin d’exercice il y aura des contrôles faits par les collectivités de tutelle, l’Etat et les commissaires aux comptes. Nous demandons aux directeurs et directrices d’équipements d’être responsables et de s’inscrire dans le cadre de la solidarité nationale.
En tant qu’organisation professionnelle, nous serons au côté du ministère pour accompagner nos adhérents dans l’évaluation de la situation et la reconstruction du secteur.

(1) Cécile Le Vaguerèse Marie dirige le Théâtre de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne), Scène conventionnée d’intérêt national Art & Création – pour la diversité linguistique

(2) Frédéric Maurin dirige L’Hectare à Vendôme (Loir-et-Cher), Scène conventionnée et Pôle régional pour les arts de la marionnette et le théâtre d’objet

(3) qui regroupe le Syndicat national des scènes publiques, le Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles, Les Forces musicales et le Profedim (Syndicat professionnel des Producteurs, Festivals, Ensembles, Diffuseurs Indépendants de Musique Entreprises du champ du secteur du spectacle vivant public)