01/10/2019

Interview des co-présidents du SNSP dans la Gazette des Communes : “Beaucoup d’élus n’ont pas conscience des fondamentaux des politiques culturelles”

La Gazette a publié le 2 septembre 2019, une interview de Cécile Le Vaguerèse Marie et Frédéric Maurin, co-présidents du SNSP.

La reproduction de l’interview intégrale disponible pour les abonnés de la Gazette est reproduite ci-dessous avec l’aimable autorisation de la Gazette des Communes

“Beaucoup d’élus n’ont pas conscience des fondamentaux des politiques culturelles”

Publié le 02/09/2019 • Par Hélène Girard • dans : Actualité Culture, France

Elus le 5 mai co-présidents du Syndicat national des scènes publiques (SNSP), Frédéric Maurin et Cécile Le Vaguerèse-Marie entament un mandat placé sous le signe du renouvellement des équipes municipales en mars 2020.

Frédéric Maurin et Cécile Le Vaguerèse-Marie sont les porte-voix des directeurs de scènes permanentes et festivalières subventionnées par au moins une collectivité. Dans ces structures, les professionnels doivent composer avec les municipalités, dont dépend en grande partie le financement. Pas question, en revanche, de céder un iota sur le service public de la culture, parfois fragilisé par le développement local des offres de divertissement commercial, auxquels certains élus ne sont pas indifférents.

Quelle est la priorité de votre mandat ?

Frédéric Maurin : C’est la défense du service public des arts et de la culture, porteur d’émancipation, d’empathie entre les individus, et d’éducation au sensible.  Il n’est pas question pour nous de déroger à ces fondamentaux. Le fait que la défense de ces valeurs doive encore nous occuper aujourd’hui est un problème : il devrait s’agir d’une évidence !

Beaucoup d’élus évoquent aussi cette priorité…

FM : Tout dépend de la façon dont ils agissent pour la mise en œuvre de ces valeurs. De plus certains élus abordent la culture par le prisme de l’attractivité et du développement du territoire, sans aucun tabou. Ce, quelle que soit leur appartenance politique.

Qu’un élu veuille développer son territoire, n’est-ce pas légitime ?

Cécile Le Vaguerèse-Marie : Si, et c’est même la principale mission d’un élu. Mais ce qui compte, c’est le sens que l’on donne à ces objectifs. Le corollaire – dangereux à nos yeux – de ce positionnement est de glisser d’une politique de l’offre à une politique de la demande. Quand nous, nous parlons du rôle des artistes dans la Cité, les élus, eux, pensent souvent « artistes pour le plus grand nombre ». Or tout dépend de ce que propose l’artiste. Et là, nous avons un sujet d’inquiétude, car nous avons souvent l’impression qu’on tire l’offre de spectacles vers le divertissement commercial. Ainsi le danger est grand d’assister à une forme de détournement.

C’est-à-dire ?

CLV : Il ne faudrait pas que tout le fruit de la décentralisation culturelle, portée grosso modo depuis la Libération, tout ce formidable maillage territorial, effectué par des élus et des artistes pionniers et par des opérateurs culturels issus, à l’origine, de l’éducation populaire, soit aujourd’hui mis au service du divertissement commercial ; que des élus se laissent convaincre par des marchands de culture et perdent au passage le sens de la mission qui leur est confiée à travers leur mandat électoral.

Nos lieux sont aussi des pépinières de talents : beaucoup d’artistes aujourd’hui à l’affiche des grandes salles, ont débuté chez nous grâce à la subvention. C’est la responsabilité partagée de l’ensemble des théâtres de ville dans le développement des arts de la représentation en France.

Les élus doivent aussi  comprendre que quand on parle du rayonnement international de la France dans les arts, ils en sont un des piliers indispensable ; que leurs équipements font partie d’une filière et d’une politique globale nationale. Si les collectivités abandonnent la partie, l’Etat, seul, ne pourra pas tout faire.

L’avancée des opérateurs privés dans le spectacle vivant, dont le SNSP s’est inquiété en 2017, se confirme-t-elle ?

FM : Nous continuons de voir ici et là des opérateurs privés racheter des théâtres et réorienter la programmation. Parfois, c’est la programmation qui est privatisée, par le biais d’un marché public. Dans ces cas-là, les compagnies locales ne sont plus prises en compte.

De surcroît, les opérateurs privés arrivent alors dans des équipements en ordre de marche et bénéficient des investissements réalisés précédemment par la ville, sans avoir à en supporter l’amortissement. Cela pose tout de même une question : l’outil construit par la collectivité doit-il être mis à la disposition d’un opérateur privé ?

Entendons-nous bien, nous n’avons rien contre le divertissement commercial : il a toute sa place dans le spectre du spectacle vivant. De plus, nous pouvons comprendre qu’une ville souhaite accueillir des spectacles attractifs. Mais cela ne doit pas se faire au détriment de tout ce qui a été fait avant, ni d’une future politique publique, faite d’exigence artistique, d’actions d’éducation artistique et culturelle, etc.

La relation élus-professionnels de la culture évolue-t-elle ?

CLV : La collectivité nous confie de l’argent public, que nous mettons au service d’un projet. Ce dernier doit faire l’objet d’un dialogue et d’un partage constant avec l’exécutif, et avec la population.

Par le passé, les responsables d’équipement culturels – théâtre, musée, école de musique, etc. – avaient un contact direct et régulier avec les élus. Mais avec la réduction des dotations, le manque de connaissances croissant des élus en matière de politiques culturelles, et la complexification des dossiers, nous avons vu, notamment lors de ce dernier mandat, beaucoup d’élus laisser les DGS et DGA prendre un rôle important.

En tant que directeurs d’équipement, nous nous définissons comme des professionnels désintéressés et militants de l’art et de la culture au service de tous. Les élus doivent en avoir conscience. Si le binôme élu-professionnel fonctionne bien dans le dialogue, on arrive à faire de grandes choses au service des habitants des communes et des territoires. Dans le cas contraire, cela peut donner une catastrophe.

Certes, le SNSP et la FNCC ont signé une charte en 2013 (charte à consulter sur le site du SNSP ICI) . Aujourd’hui, les deux signataires se sont mis d’accord sur le principe d’une mise à jour de ce document pour tenir compte notamment de la réforme territoriale. Un groupe de travail sera constitué à la rentrée.

Comment abordez-vous la perspective des élections municipales de 2020 ?

FM : Avec une certaine inquiétude. Les projets culturels sont souvent liés à une équipe municipale.  Et lors des élections précédentes, nous avons connu des départs douloureux et précipités à l’arrivée de nouveaux élus, sans grand respect des règles du droit social, avec parfois des cas de harcèlement et de mise au placard.

Nous n’avons rien contre le renouvellement des projets : il est normal que des élus aient envie de faire des choses nouvelles. Mais il y a l’art et la manière de le faire. C’est d’autant plus délicat que, dans notre métier, il y a beaucoup de contractuels.

Comment éviter des conflits ?

FM : Les candidats doivent annoncer clairement leurs intentions pendant la campagne. S’ils sont élus, celles-ci sont donc validées par le suffrage universel. A cet égard, nous sommes légalistes. Encore faut-il que la nouvelle équipe municipale mette en œuvre sa politique culturelle dans le respect des personnes en place et des projets qui ont été menés avant.

En revanche, si les candidats ont avancé masqués et commencent, une fois élus, à détricoter l’existant, les réseaux professionnels peuvent alors alerter la population locale. Une telle situation met, de toute façon, en question la parole politique.

Pendant la campagne des élections municipales, nous allons donc sensibiliser les associations d’élus. C’est d’autant plus important que le renouvellement générationnel, déjà visible en 2014, va s’accentuer en 2020. Ce qui, en soi, est une bonne chose pour le dynamisme de la vie politique.

Mais nous constatons que beaucoup de nouveaux élus, quelle que soit leur appartenance politique, n’ont pas conscience des fondamentaux des politiques culturelles. Cela pose la question de la sensibilisation des élus à ces sujets, insuffisante à nos yeux. Il faut bien reconnaître que notre univers est difficile à appréhender. La conséquence de cette situation est souvent que les DGS les DGA prennent le dessus sur les élus.

Comment accueillez-vous la création du Centre national de la musique ?

CLM : Notre interrogation concerne la constitution du conseil d’administration (CA) et du conseil professionnel : les scènes publiques pluridisciplinaires y seront-elles représentées ? Pour ce qui est de l’Etat, nous demandons, depuis le début du projet, qu’il y soit présent pour assurer une neutralité des décisions.

A ce stade, il est question que seuls siègent au CA les financeurs, c’est-à-dire les organismes de gestion collective [des droits d’auteur et des droits voisins, Ndlr], et certaines organisations professionnelles, sans que l’on sache lesquelles. Or nous voulons que toutes les organisations professionnelles représentatives soient présentes, secteur subventionné compris. Il n’est pas concevable que seul le secteur privé soit au CA !

D’ores et déjà, les parlementaires ont entendu notre demande que l’ensemble des organisations professionnelles soient représentées au conseil professionnel du CNM, et pas seulement celles du secteur privé. Ce qui laisse penser que nous y aurons notre place.

Nous serons très vigilants lors de la rédaction du décret de constitution du CA et du conseil professionnel, et de l’arrêté de nomination de leurs membres. Pour ce qui est des collectivités, si elles sont représentées au CA – ce qui n’est pas encore tranché – cela sera une très bonne chose, car, par définition, elles sont porteuses des valeurs d’intérêt général et parce qu’elles financent une grande partie des dispositifs sur le territoire. Mais cela ne suffira pas, il faudra voir ensuite les actes.

Il est aussi question que la représentation territoriale du CNM se fasse au sein des Drac. Si tel était le cas, nous voulons que cette représentation ne se fasse pas au détriment des autres missions des Drac et qu’elle en soit clairement séparée.